1974

En ce mois de janvier 1974, vivre en couple rue des Caves est plutôt mal porté. Tous les révolutionnaires ont rompu avec ce vieux schéma. Tous ?
Non, il y a tout de même une exception à la règle : Anne et Eddy. Ils se sont installés dans une petite maison donnant sur la cour du 18-22 à l'époque où Séguéla passait des contrats aux associations. Ils n'y vivaient pas seuls, bien sûr, mais il était difficile de les voir l'un sans l'autre et du coup un vocable s'était créé : "Anééddy". Relativement à l'écart des clans, ils en formaient un à eux seuls. Alors que les "intellectuels" du 22 essaient l'acide et fréquentent assidument les séminaires de Jacques Lacan, alors que les "manuels" deviennent des experts ès-réhabilitation et étudient la fabrication des éolliennes, eux pensent écologie-politique

dans la mouvance des Amis de la terre et du journal La gueule ouverte. Ils participent activement à la campagne de René Dumont aux élections présidentielles. Ils rêvent d'autogestion, d'économie alternative, de contre-pouvoir.
Trop éclectiques pour prendre leur carte dans quel que parti que ce soit, ils n'en apparaissent pas moins comme des militants, des vrais, des purs, mobilisés 365 jours par an. Aussi personne ne s'étonne de les voir devenir imprimeurs et créer leur entreprise : Alternative. Personne d'ailleurs ne s'y intéresse vraiment, pas plus qu'à la manière dont ils s'y sont pris pour louer une dépendance de la maison Balzac, une petite maison sans étage qui fait face au 25 de la rue des Caves. Là, ils s'initient au métier en tirant des tracts ou des brochures, de préférence la nuit. Le jour, Anne est professeur de mathématiques à La Source, une école nouvelle, et Eddy enseigne la musique à Ville d'Avray.

 
Anééddy et quelques autres sont sur le point d'ouvrir "La Graine"

Aussi, lorsqu'en juin, poussé par Nenesse les voyous franchissent la fragile barrière qui sépare le terrorisme symbolique du terrorisme tout court, ce sont Les Enfants animateurs que Denis va trouver. Il explique la situation, elle est simple : avec l'été la rue s'est vidée et les loubards sont devenus de plus en plus agressifs. Lui-même poursuivi par un fou furieux a du sauter du premier étage du 22... La guerre totale est déclarée et si personne ne lui prête main-forte, la rue des Caves, ravagée par les barbares, va disparaître corps et biens. Les Enfants animateurs ne se le font pas dire deux fois et viennent renforcer la résistance qui s'organise. Les portes se ferment hermétiquement. Gérard installe sur les toits un système de sirènes destiné à prévenir le 12 en cas d'agression. Au 12, du seul téléphone que possède la rue, on prévient la police. Il y a peu de temps la fermeture des portes et le recours aux forces de l'ordre était encore inimaginable, mais l'heure n'est plus aux polémiques, c'est une question de vie ou de mort. En septembre, force est de constater que la vie a été la plus forte, même si l'idéal communautaire "fleur bleue" a pris du plomb dans l'aile. Les visiteurs sont d'ailleurs prévenus dès leur arrivée dans la rue. Louis qui depuis peu habite le 5, a confectionné de grands panneaux sur lesquels on peut lire : "Défense d'entrer, s'adresser à la mairie", "Halte aux nuisibles", "Sélectionnez-vous". Le journaliste d'Actuel venu écrire un article sur les communautés urbaines, n'en revient pas : Paris possède, paraît-il, son espace de liberté, sa terre promise, son Eldorado des freaks et des zonards : une rue en pente de la banlieue Ouest, des maisons abandonnées, promises à la démolition, occupées depuis 3 ans par une colonie de marginaux. De loin, les façades peintes surprennent comme un décor de théatre en pleine ville. De près le ton change (...). L'extérieur est redevenu l'extérieur, la circulation d'une maison à l'autre s'effectue dorénavant par l'intérieur à travers un extaordinaire dédale de couloirs et d'escaliers. Pour bon nombre de Caviens, le blocus, l'indispensable blocus est le signe d'un ratage, ils tournent la page et vont se mettre au vert. Pour eux il ne s'agit pas d'un retour à la terre mais plutôt de la création d'une aire de repli, à la fois ferment culturel et zone libérée. Ils s'installent à Embrun dans les Alpes-de-Haute-Provence, le temps y est clément, les espaces infinis.


Façade du 22 (détail)


Rez-de-chaussée du 28, côté rue des Caves

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