1987

En janvier les 16 appartements construits sur le jardin sont terminés, et conformément à leur engagement la plupart des habitants de la Ruelle de la Pointe s'y installent. Restent quelques irréductibles. Pour les habitants du Hameau l'affaire est entendue, ils n'iront pas dans "les 16". Ils viennent d'ailleurs de trouver une maison à Chaville qu'ils envisagent d'acheter. Pour Pépé il n'est pas question de bouger tant que le problème Musiques Tangentes n'est pas réglé. Jackie, lui, n'est pas pressé et a décidé d'attendre que tout le monde soit relogé, certains habitants qui n'étaient pas sur les listes en 1983 sont toujours sans nouvelles d'Emmaüs. Hercelin n'a que faire de ces détails. Il veut profiter de son avantage et murer les logements encore chauds. C'est un coup de force, il n'a organisé aucune concertation avec les habitants. Prudent, il se fait accompagner d'un avocat, d'un huissier, du commaissaire de police et d'un maire adjoint. De quoi, pense-t-il, intimider d'éventuels contestataires. C'est Adeline qui ouvre le dialogue en menaçant d'arracher les yeux de l'ouvrier qui très consciencieusement s'apprête à murer sa porte. A elle Emmaüs n'a rien proposé et elle n'a pas l'intention de se laisser jeter à la rue.

Hercelin tente d'ironiser, prétend ne pas connaître Adeline, mais très vite il comprend qu'il n'aura pas le dessus. Les habitants du Hameau arrivent en renfort et expliquent qu'ils n'ont pas l'intention de vivre au milieu de maisons murées. D'autres habitants du quartier interpellent le directeur de la construction. "Emmaüs, disent-ils, a reconnu à de nombreuses reprises que dans n'importe quel quartier les gens changent et qu'à condition que le nombre d'habitants n'augmente pas tout le monde serait relogé". Hercelin se retourne vers le commissaire qui détourne le regard, il est là en observateur et n'interviendra pas . Le coup de force a fait long feu. Pour l'occasion Espace et Vie se fend d'une lettre de quatre pages. La liste des griefs est fort longue. Outre l'intervention au Hameau, l'affaire des "loyers" revient sur le tapis. Si Emmaüs a revu à la baisse ses prétentions quant à l'indemnité d'occupation, le mode de calcul laisse toujours à désirer. La s.a. HLM calcule les surfaces dévolues à chacun à partir des plans de la réhabilitation future. La différence avec la réalité actuelle est parfois énorme. Mais l'essentiel n'est pas là. Espace et Vie se plaint surtout de ne rien savoir des projets d'Emmaüs, des démarches entreprises, des résultats obtenus. La lettre est sèche, virulente, les questions, il y en a 14, sont numérotées ! Il est vrai que depuis cinq ans qu'Emmaüs est propriétaire, seuls les logements neufs ont poussé, sans qu'un plan

 
Denis Le Parc et François Montaras

d'ensemble soit même esquissé et sans la moindre concertation. Le précédent du jardin est dans tous les esprits. Hercelin ignore ces protestations et commence par durcir sa position. Une procédure d'expulsion est entamée à l'encontre d'Adeline et de Didier avec qui elle vit. La "guéguerre" dure trois mois, puis enfin le directeur de la construction compose. Il accepte de ne pas murer et de se contenter de l'engagement pris par les habitants, à savoir que les appartements libérés ne seront pas réoccupés. Il accepte de reloger Adeline et Didier. Il accepte enfin que Musiques Tangentes et les derniers habitants du 25 restent chez eux jusqu'à ce que l'immeuble du 14, sur lequel François travaille avec les habitants, soit construit. De leur côté les habitants du Hameau s'engagent à avoir quitté les lieux au printemps 88. Hercelin a été obligé d'y mettre les formes mais il a obtenu ce qu'il voulait. Il n'est pourtant pas au bout de ses peines. Maintenant qu'ils sont "locataires", les habitants du quartier demandent à leur propriétaire de jouer son rôle et de procéder à des travaux d'urgence. Dominique ouvre le feu en demandant une intervention sur le toit du 18, une cheminée est sur le point de s'écrouler, les autres ne vallent guère mieux. Est-ce parce que Dominique est présidente d'Espace et Vie ou parce que de temps en temps il faut bien qu'Emmaüs réponde aux courriers qui lui sont adressés, toujours est-il que la réponse ne se fait pas attendre. C'est Claude Néry lui-même qui signe une courte lettre expliquant qu'aucun travaux ne seront entrepris pour l'instant. La société HLM a demandé au Pact Arim une étude globale pour apprécier l'urgence des travaux à réaliser. C'est une première étape, il faudra ensuite demander l'accord de la Direction départementale de l'équipement pour que ces travaux puissent être inclus dans le cadre des financements PLA. Les travaux d'urgence devront attendre. Pour tous les habitants, il est clair qu'Emmaüs se dérobe. Les habitants du 18 n'ont plus qu'à s'occuper eux-mêmes de leurs problèmes, mais il faut être juste, pas de travaux, pas de loyers. La majeure partie des habitants du quartier interrompt sur le champ le paiement des indemnités d'occupation.


Christophe Rougen

Peinture de Christophe
sur le volet de sa chambre au 25

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