1971

A deux mois des élections municipales, Georges Lenormand commence à croire
à une victoire de la liste d'Union de la gauche qu'il conduit. Les Sévriens le connaissent,
il a été maire communiste à la Libération,
et il jouit d'un prestige certain. Face à lui,
pas de maire sortant - le docteur Odic ne se représente pas - mais deux listes de droite
qui sans grande conviction se disputent l'héritage. Il est vrai que l'héritage du docteur Odic n'est pas facile à assumer. Sèvres a été saignée à blanc par une rénovation brutale qui faute de capitaux n'a pu être conduite
à son terme. Les tours des nouveaux quartiers sont cernées par les terrains vagues.
Une voie rapide coupe la ville en deux.
Quant au centre historique de Sèvres, l'ilôt de Ville d'Avray, il a été exproprié, vidé de ses habitants et laissé à l'abandon.
Toutes les conditions sont réunies pour que la gauche gagne et pourtant la victoire de Georges Lenormand surprend. L'arrivée aux affaires d'un communiste dans une ville de l'ouest parisien est un événement !

Profitant de l'euphorie qui règne à l'Hôtel de ville, trois couples d'étudiants se faufilent jusqu' au bureau de Jacques Marel, premier adjoint socialiste et directeur de la société d'économie mixte qui conduit la rénovation : la SEMI. Marel les reçoit avec bienveillance, ils sont jeunes, ils sont Sévriens et voudraient pour rester à Sèvres louer des logements bon marché. Le directeur de la SEMI sait bien que ses visiteurs vont lui parler de la rue des Caves, cette petite rue qui traverse l'ilôt de Ville d'Avray. La démolition de l'ilôt est imminante, mais Denis, parlant au nom de ses amis, assure que du jour au lendemain, dès que la mairie décidera de démolir, ils partiront. Marel promet d'en parler au maire, tergiverse quelques temps
et de guerre lasse, le 23 décembre, accepte. Dominique, la compagne de Denis , s'en souviendra longtemps de ce 23 décembre ; dans la même journée elle quitte ses parents, se marie et s'installe au 22, rue des Caves en communauté. Les trois jeunes couples n'ont pas tout dit au premier adjoint. C'est vrai, ils sont Sévriens, étudiants et pas très riches, mais leur projet ne se limite pas à trouver un logement bon marché, ils veulent changer la vie, tout de suite, sans attendre le grand soir.
 
Jane et Denis dans la cour du 18 - 22

La SEMI leur a octroyé trois appartements au 22, mais ils préfèrent s'installer tous ensemble dans le seul appartement immédiatement habitable. Ils posent leurs matelats dans une chambre, un réchaud dans la cuisine et s'assoient à même le sol. Les chaises et les tables, cela fait trop "comme chez papa maman". En plein hiver ils se retrouvent chez eux, sans personne pour leur demander de faire ceci ou cela...en vacances. Tout se déroule comme dans un rêve. Les derniers habitants, ceux qui n'ont pas encore été relogés, font bon accueil aux nouveaux arrivants et même à leurs copains, qui sont nombreux. Le quartier vidé de ses habitants devenait sinistre. Le 22, rue des Caves devient la terre d'asile de tous ceux qui veulent décompresser en sortant de chez leurs parents, du collège ou de la fac. Le lieu attire aussi les révolutionnaires, les vrais ! Guy-Patrick et Yann ne sont pas de ces gauchistes qui pratiquent la langue de bois et rêvent au grand soir tout en respectant l'ordre bourgeois. Ils veulent changer la vie au jour le jour, leur rapport aux autres, au travail, à la consommation. Ils ne préparent pas la révolution, ils la font. Les soirées sont interminables, on discute jusqu'à l'aube, on se met "à poil" dans la chambre à coucher commune, on joue, on rigole. Ceux qui vivent là ou qui y passent le plus clair de leur temps, ceux de la rue des Caves, sont certains qu'en faisant cela ils changent la face du monde.


Courriel du samedi 14 octobre 2006

"Au sujet du squatt de la rue des caves, il n'y avait pas 3 couples, mon frère Jean-Yves Kervizic, faisait parti des demandeurs. Il  est resté jusqu'en 73 ou 74. Il en est parti pour deux raisons: il trouvait que la drogue ne devait pas y avoir droit de cité ( c'est un moyen d'asservir les hommes) d'autre part il est parti se cacher car il était objecteur de conscience, mais n'était pas sure que ce soit accepté.

Pour votre information il est le fils de sauterelle et à ce titre aussi un ancien de la rue Croix Bosset. Son histoire rejoint un peu la votre...

J'ai regretté de ne pas avoir vu des photos des poupées brûlées qu'ils avaient attaché à travers la rue des caves pour protester contre le Vietnam. Je m'en souviens encore, c'était sinistre."


Dominique Trottier, tout le monde dit Doumé

 

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